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27.02.2008
CHAP. I PAYSAGES
1) COULEURS D’AEROPORT
L'avion de la compagnie "AtlasBlue" se pose sur le tarmac de l'aéroport de Marrakech Ménara chauffé à blanc.
L'aéroport est un ventre géant en perpétuelle gestation, qui nourrit le Maroc, ingurgite et dégurgite ses hordes de touristes, français pour la plupart.
Papys hilares, ventres mous sous la chemise hawaïenne et méduses aux pieds, qui s'interpellent comme s'ils étaient sur leur terrasse.
Retraités grincheux, gilets multi poches façon « pêche à la mouche », qui jouent les vieux routiers du Maroc.
Institutrices célibataires ou divorcées, crispées du chignon, qui se laissent "driver" comme des gosses de maternelle, par les gentils membres des "Tours Opérators", reproduisant à l'inverse les excès de leur métier.
Hommes d'affaires pressés ou vieux crabes des affaires louches en costume safari, une femme en France et une jeune maîtresse au Maroc.
"Bobos","gogos" et naïfs parisiens, en tenue Décathlon, « Guide du Routard » vissé à la main, qui poussent parfois l'outrance jusqu'à porter le foulard des « moudjahiddins du peuple » (le seul crime que je confesse avoir eu la tentation) dans un pays hanté par la crainte du terrorisme.
Belles étrangères, seins libres sous les bustiers légers et cuisses laiteuses sous les jupes transparentes, en terre d'islam.
Tout ce petit monde est sagement conduit en troupeau indiscipliné, par les gentils membres marocains des Tours Opérators, costume bleu cotte unique, dont les bus flambants neufs font la noria sur le parking. Au grand désespoir des taxis locaux qui ne font plus recette, d'autant qu'ils avaient pris l'habitude de multiplier leurs prix par dix.
Vivement le sud marocain.. Fuir cette gangrène de la mondialisation. Dont je fais partie, moi qui me cache derrière le petit doigt du faux anonymat de l'individualisme.
2) CONDUITE AU MAROC
La première chose qui frappe quand on arrive à Marrakech, c'est la conduite automobile.
Les règles du code de la route y sont finalement assez simples et peuvent se résumer à un seul article : "le gros a priorité sur le petit".
Masse métallique, bruit et vitesse aidant, un camion aura priorité sur un bus, un bus sur un fourgon, un fourgon sur une voiture, un 4X4 ainsi qu’un véhicule de luxe, qui confèrent un statut social certain, l'emporteront aisément sur les autres voitures.
Mais la plus minable des voitures aura priorité sur la noria des scooters et mobylettes bruyantes et trafiquées, porteuses de familles entières, de couples d'amoureux, de bande de copains, qui vrombissent sur le bitume aux heures de pointes et filent comme des balles traçantes la nuit venue, tous rétros repliés, accessoires inutiles et encombrants.
En bas de la liste évidemment, les piétons qui figurent les quilles dans ce "bowling" du samedi soir.
Traverser la route est un jeu vidéo grandeur nature. La sélection est radicale. Gare aux éclopés !
3) IL PLEUT SUR MEKNES
Il pleut rarement sur Mekhnès, et pourtant, aujourd'hui pas de chance, il tombe des cordes.
On avait prévu une sortie sur Ifrane et Mischliffen, la station de ski mythique du Maroc.
Je téléphone à Azia, elle confirme.
Azia suit des cours de littérature française. On a parlé des heures de littérature, religion, politique.
Aujourd'hui, elle sèche ses cours. On attrape un taxi au vol et on se bourre à six dans la vieille Mercedes.
Le chauffeur me jette des regards de feu. Il me fait signe de ne pas serrer la jeune fille de trop près...
Mais comment faire ? Je sens toutes les veines de son corps contre le mien, son petit coeur battre sur ma main.
Azia pose doucement sa tête sur mon épaule et s'endort.
L'enfer commence : Le chauffeur, un grand lascar en djellaba, couvert de la tête aux pieds, nous surveille dans le rétroviseur, qui ne sert qu'à ça.
Il appuie sur l'accélérateur comme un fou. On dévale les routes du Moyen Atlas, glissantes comme une savonnette, à une vitesse d'enfer. Après des mois de sécheresse la pluie fait ressortir toutes les huiles automobiles.
Une vraie patinoire ! Même les piétons se cassent la figure.
Soudain une femme, complètement inconsciente ou ivre, traverse la route, de dos, sans même regarder. Le chauffeur klaxonne à mort... A-t-il seulement freiné ? La jeune fille virevolte, revient sur ses pas, repart dans l'autre sens... Elle va voler sur le capot, ou passer dessous... le choc est inévitable... Je ferme les yeux !
Non ! Elle surgit du fossé, intacte ! Je ne sais par quel miracle elle a échappé à la collision. Le chauffeur l'insulte par la fenêtre ouverte.
Azia ouvre à peine les yeux, j'appuie doucement sa tête sur mon épaule, elle s'endort à nouveau et me suce le doigt comme un petit escargot, dans l'angle mort du rétroviseur.
Avec ses yeux fous, le chauffeur enchaîne les cascades, double dans les virages, les descentes, jongle entre les camions...
Un furieux ! Un kamikaze !
La seule garantie que l'on reste en vie est que ce type a fait des centaines de fois le voyage dans ces conditions. Mais connaît-il seulement les dangers de la pluie ?
J'espère que oui. Sur Ifrane, le temps est souvent au froid, à la pluie, à la neige...
On arrive intacts place Lehdim, où quelques mois plus tôt un islamiste a essayé de faire sauter un bus de touristes avec une bouteille de gaz.
Azia me dit qu'elle a passé une journée merveilleuse.
Moi aussi...
4) AGADIR C'EST BERCK PLAGE
Agadir, ravagée par un terrible tremblement de terre dans les années 60, est une ville pour touristes. On dirait Berck-plage sous les palmiers.
J'ai l'impression qu'on a laissé les touristes la reconstruire à leur guise.
Et comme les touristes ont mauvais goût...
Agadir et sa promenade des anglais…
Ses anglais en tenue yachting...
Ses allemands qui se gavent de bière et de glace à la vanille...
Ses français en shorts ventre à l'air et tee-shirt sur l'épaule… Ses mamies en mini robe rose bonbon et slip assorti (j'ai vu), seins dégoulinants jusqu'aux genoux...
Ses retraités de la mine avec leur bonne bouille de gens du Nord et leur toux rauque, qui profitent du soleil comme une bénédiction avant l’alléluia...
Leurs petits enfants qui s’appellent Steevie ou Kévin, cheveux rasés, striés de motifs aztèques et l'inévitable mèche dans le cou, 20 ans après la mode.
Agadir et ses kilomètres de plage de sable fin...
Agadir et ses policiers en "quad" des sables, uniforme, casquette et fourragère totalement inadaptés à la pratique de ce sport, qui patrouillent en noria suspicieuse à l'affût des couples mixtes illégitimes...
Mais heureusement, pour sauver le tout, Agadir et ses jeunes marocaines, élégantes, qu'elles soient voilées ou en bustiers et "jeans" moulants, démarches souples et félines.
Il émane de ces jeunes filles, une douceur, une féminité, une grâce inouïe.
5) UN TAXI POUR TAROUDANT
Après Agadir, Taroudant c'est Tombouctou.
Enfin ! L'odeur âcre des taxis de l'Afrique...
Les vents de sable qui vous prennent à la gorge...
Les marchands "de tout et de rien" et leurs boutiques huileuses...
Les bus bondés qui vont et viennent dans un vacarme d'enfer...
Les camions chamarrés qui portent trois fois leur poids, des grappes humaines sur le toit, et traversent toutes sirènes hurlantes...
Les enfants rieurs qui vous interpellent pour quelques dirhams...
Les étudiantes en tabliers blancs, qui vous fixent de leurs yeux de braise et d'amandes...
Les femmes voilées qui portent des bébés...
Les hommes qui se tiennent par la main...
Qu'il fait bon retrouver le sud marocain...
6) UNE GUIRLANDE SUR LE DJEBEL
Zagora est une fleur du désert, les hommes bleus ses pétales.
De Zagora à Agdz (prononcez Agdèze), une immense oasis aux dattiers majestueux, qui bercent leurs palmes sur de petits jardins soigneusement irrigués, entrecoupée de Casbahs cuites et recuites au soleil, comme sorties d'un four à potier, où jouent des enfants insouciants et rieurs avec des cerceaux rouillés et d'improbables bicyclettes.
Le bus roule maintenant dans les rubans jaunes et rouges du couchant.
Après Agdz, le paysage est lunaire. Des blocs hiératiques hérissent les ravins scarifiés par des pluies trop rares mais violentes.
Et parfois à mille lieues de tout, là où ne pousse aucune herbe, apparaît dans les phares du bus, la silhouette blafarde d'une femme et d'un enfant sortis d'on ne sait où.
Et au loin, irréelle, dans le ciel d'encre, Ouarzazate, comme une guirlande de Noël sur le djebel.
Le bonheur est peut-être dans ce bus qui roule vers le couchant, quand la nuit est douce et que vous berce la musique ensorcelante de sa mécanique...
7) LE BONHEUR EST DANS LA VALLEE
Le soleil se lève sur la vallée du Dadès. En ce mois de novembre, le ciel est lumineux, l'air vif et piquant.
La vallée est un jardin luxuriant entre les collines dépouillées, piquées de rares arbrisseaux, refuges des chèvres capricieuses à manteau noir.
Je prends un taxi collectif, un mini bus Mercedes. Nous sommes 22 pour 8 places. Le chauffeur me laisse en haut de la vallée.
J’entreprends la descente, douce et tranquille.
Les enfants me saluent, les jeunes filles me sourient. Une 'impression de bout du monde. Un coin de paradis perdu. Katmandou dans l'Atlas.
On me demande où je vais, si je suis allemand, américain ou anglais... mes yeux sans doute.
On m'invite à boire un thé. Non sans essayer de me vendre quelques tapis.
Je visite la maison. Une splendeur, un havre de paix, refaite à l'ancienne, poutres de platane écorcées et tordues, plafond de joncs tressés, murs de terre cuite et technique de lissage à la cire.
Ils me proposent de partager leur repas, de passer la nuit.
La fille du logis est jolie, active et souriante. J'imagine rester toute ma vie.
Alors il vaut mieux partir. Que le destin n'arrête pas mon chemin.
Je reprends ma route.
Les femmes sortent des jardins, portant de lourdes charges en jacassant. Les hommes devisent tranquillement sur le parvis des maisons.
Des jeunes filles tirent et frappent en riant une maigre vache, qui ne demande qu'à avancer. Pourquoi celles qui subissent l'oppression millénaires des hommes et de leurs lois, exercent-elles à leur tour cette oppression sur plus faible qu'elles ?
Les enfants me demandent un dirham, un stylo ou un bonbon. Ce sont les seules phrases qu'ils connaissent en français.
En bas, dans la rivière, des femmes lavent le linge, des tapis d'un rouge violent, et surveillent les enfants qui se chamaillent en s'aspergeant d'eau cristalline.
Des casbahs de terres cuites qui défient le temps, fières et majestueuses sur leurs pitons rocheux, vestiges des razzias entre nomades du désert et sédentaires des vallées, résonnent encore des "fantasias" des cavaliers à grands fusils et des "youyous" des femmes berbères.
Tout respire le calme et la sérénité. Je suis heureux, comment ne pas l'être ?
Mille ans, rester mille ans dans cette vallée éternelle, douce comme le temps, comme l'eau et la vie qui s'écoule immuables, douce et tranquille...
8) LE JARDIN MAJORELLE
Ma fille chérie est venue me rejoindre au Maroc.
Elle veut visiter le jardin Majorelle à Marrakech. C'est une pure merveille, un Eden, un coin de paradis, un havre de paix et de verdure bruissant du chant de milliers d'oiseaux et des cascades d'eau claire.
Une infinie variétés de plantes aquatiques et tropicales...
Des cactées somptueuses...
Des fleurs d'un rouge, jaune, violet, violent, éclatant...
Des jeux d'ombre, d'eau et de lumières d'une fraîcheur apaisante...
Et ma fille, la plus belle des plantes, un peu cactus, un peu rose des sables.
Un homme peut avoir 10 femmes dans sa vie, il n'a qu'une seule fille.
17:25 Publié dans Voyage/Tourisme | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note


